Partis le 1er Juillet en kayak du cœur de l’Europe Centrale à Budapest, nous arrivions 2500 km et 110
jours plus tard aux portes de l’Asie à Istanbul.
Défi humain, symbole d’une ouverture vers l’est, mais aussi un hommage à ces régions du monde - Transylvanie, Carpates, Balkans - qui durant deux ans ont accompagné notre quotidien d’enseignant, et ont laissé en nous une empreinte impérissable.
Ne pouvant nous en défaire trop rapidement par le transport, nous avons décidé d’y mener un voyage…
Nous descendons à 90 degrés vers le sud . Après la boucle du Danube, le fleuve se faufile dans ce passage trop étroit entre Buda et Pest, embrasse l’île Marguerite - notre point de départ - glisse sous le pont Széchenyi, et dévale la Puszta Magyar.
Les premiers jours sont pénibles. Des douleurs se font rapidement ressentir dans le bas du dos, aux muscles et aux articulations, à tel point que certains
soirs il devient difficile de porter une tasse à notre bouche. Les étirements et les crèmes anti-courbatures soulagent mais ne soignent pas. C’est au corps de se plier, d’accomplir ce miracle qui
fait que l’on s’adapte.
L’esprit lui aussi subit le changement. Les repères s’estompent, se remplacent. Face à la nature, face au fleuve, éloignés de toute organisation sociale, ce
n’est plus à nous d’imposer les règles. La pluie, le vent, le soleil, la nuit, sont les garants de la marche du temps. Nos liens à la civilisation se défont, nos masques tombent et nos notions se
refondent. Le dépouillement rabote la scorie de matérialisme et de rationalisme qui persiste encore à exciter nos peurs et nos envies jusqu’ à ce que
nous fassions peau neuve. Alors le fleuve nous avale, consume notre orgueil et les kilomètres disparaissent. Nous n’avançons plus pour ce qui est fait n’y à faire mais pour l’instant.
Sur les rives Magyar, la dualité entre hystérie végétale et industrialisation post-socialiste est permanente. Nous naviguons de longues journées emmurés
d’une nature qui explose de sa puissance, jusqu’au détour d’un coude où des érections bétonnières fumantes et vrombissantes crachent leurs noirceur au fleuve qui s’efforce avec peine d’en effacer
les traces.
Ce contraste douloureux disparaît presque aussitôt passé la frontière.
Sortie de Hongrie le Danube jette son passeport et devient Serbo-Croate, faisant place à l’authenticité de petits villages de pêcheurs - cultivateurs. Le
charme prend de la hauteur, le versant sud du Danube se hisse en plateau et décroche notre regard que la plaine hongroise plantait dans la puszta.
Loin de la folie mimétique des villes, le fleuve et ses usagers nous enseignent. Prendre le temps, redevenir pêcheur, cultivateur, promeneur ou berger. Je
suis plein d’admiration de les voir cavaler avec une agilité constante même passés les 60 ou 70 ans. Leur corps reste vif et leur âme plus vive encore. Etincelante, pétillante, il faut sonder
l’intensité de regard de ceux que la nature à pétris.
Pour nous au quotidien, l’organisation se huile. Nous assimilons rapidement les couleurs et formats de nos sacs de rangements qui s’engouffrent au centimètre
près dans les coffres étanches de nos kayaks. Malgré la rigueur, il nous faut matin et soir entre une heure et une heure trente pour installer et démonter le bivouac. C’est devenu un rituel que
chacun exécute avec zèle et dans le silence.
Autant dire qu’une fois prêt nous n’avons qu’une hâte : celle de pagayer, d’aller de l’avant ! La curiosité des paysages et des personnes nous y
pousse mais à plus forte raison, c’est « la scansion » intime du fleuve décrite par Magris, notre principal moteur : attraction rythmique et transcendante de cette matrice
battante, dévaleuse, obstinée taillant sa route vers l’Orient.
Passé Belgrade, le tapis déroule vers l’est, direction les Portes de Fer où il coupe à la hache les Carpates Serbes. Avant l’installation des deux barrages
le Danube glissait avec puissance entre les falaises blanches. Aujourd’hui le courant s’est éteint et le fleuve est malade. Le limon ne transite plus, la diversité s’appauvrit, les poissons
ne frayent plus, les déchets et hydrocarbures stagnent, les poissons disparaissent, les pêcheurs disparaissent. Ajouter à cela les fortes températures, ce qui n’arrange rien.
Depuis plusieurs semaines la chaleur brûle nos corps et notre volonté. La pensée s’éteint prise en otage dans un étau qui se resserre à mesure que le soleil
prend de la hauteur.
Forcés de naviguer aux heures fraîches de l’aube et du crépuscule, nous tâchons le reste du temps d’échapper à l’air suffocant. A l’ombre nous bâchons notre
caisson cérébral de vêtements humide et nous dressons une moustiquaire. Contre les mouches durant la journée, qui sous l’effet de la canicule débloquent des réflexes de survie et nous
transpercent la peau de leurs trompes. A la tombée du soir contre d’autres diptères délétères que sont ces moustiques venant chercher pitance par escadron.
Fin Août nous arrivons en Dobroudja Roumaine, et bientôt le Delta. L’amazone des Européens a-t-on coutume de dire. Cinq milles kilomètres carré de
dédales, vaste steppe liquide ou le roseau remplace l’herbe haute. Frénésie d’une nature luxuriante, végétation mangrove omniprésente qui, enveloppée par la brume matinale, nous laisserait croire
que l’on s’est planté de continent… Le Danube se rompt en trois bras, nous emprunterons le plus méridionales : Sfantu Gheorghe.
Assis dans l’hiloire, l’horizon nous nargue, caché derrière les étendues de roseaux. Le manque de perspective écrase notre esprit qui cherche à appuyer le
regard au loin, après dix heures dans le kayak nous réclamons notre bipédie, nous voulons redevenir hominidé !
Des dizaines de kilomètres de linéaire plus tard, sous un cagnard fracassant c’est l’accomplissement : l’horizon !
Nous ne le savons pas encore, mais dans notre ascension vers Istanbul, c’est ici que commence la paroi…
Les premiers jours en Mer Noire nous descendons la côte le long du Delta. Strictement interdite si ce n’est pour une poignée de scientifiques, nous
forçons le passage du sanctuaire à coups de longues négociations. Il y règne un silence impénétrable que même les lignes aériennes semble vouloir célébrer.
Le soir, lorsque le soleil au travers de la brume marine donne au décor des reflets violets et aux cygnes chanteurs une couleur bleu argenté, les dauphins
nous accompagnent sur le marbre de l’eau, miroir d’un ciel composite d’une beauté violente. Nous pagayons jusqu’à la lune, hébétés de joie.
Si la fin du mois d’Août nous laisse encore un peu de répit, septembre fait ensuite place à la Bora, vent catabatique froid et violant de nord nord-est qui
fait chuter la température de 15 degrés. La Mer Noire, drapée de blanc les mauvais jours nous inspire crainte et respect et nous restons à terre.
La profondeur des fonds marins ne laisse aucun obstacle à une houle longue et puissante qui vient s’écraser sur les falaises escarpées du littoral Bulgare.
Même les jours sans vent, les genoux calés dans l’hiloire, mieux vaut partir le cœur solide et l’estomac léger.
L’eau, le sel, le vent, le sable, garants d’une dégradation rapide et permanente, rongent les humeurs comme la matière. La tente, assemblage bigarré de
rafistolages en urgence, présente des signes avancés de fatigue. Nos vêtements, quasiment à l’état de chiffons - ils servent aussi à cet usage - glissent progressivement notre apparence vers la
marginalité, à tel point que la police de l’immigration met de plus en plus de temps à nous accorder l’identité que nous lui déclinons.
Nos kayaks, montures infatigables, font face à l’usage comme au temps, et si parfois ils s’indignent du trop par une légère avarie, ils deviennent le plus
souvent une extension du corps et de la volonté qui nous meut.
De la Roumanie à la Bulgarie, de la latinité affable à la roideur slave, le littoral comme le caractère changent presque aussitôt passé la frontière.
Les plages laissent place au plateau bulgare que l’érosion s’est efforcé d’affûter, découpant en caps le paysage côtier.
Un Cap c’est une angoisse. Parce que le vent et le courant y sont plus puissants, parce qu’en cas d’avarie ce sont les falaises qui vous accueillent, et
parce qu’on ne sait jamais si le véritable cap que l’on s’attend à passer ne se cache pas derrière ce plus petit qui nous semble déjà énorme.
Le souverain en ce royaume des caps c’est Kaliakra. Le plus spectaculaire. Le plus dangereux aussi. Il forme un angle de quatre vingt dix degrés de
plusieurs dizaines de kilomètres dans la Mer Noire. Les vents et les courants qui prennent élan sur la côte s’enroulent autour de son extrémité et génèrent une houle chaotique d’une taille
inquiétante se fracassant contre la falaise. Un spectacle à la mesure du danger. De peu, nous en sommes sortis indemnes….un dépucelage en quelque sortes.
La côte bulgare que nous descendons ensuite sur près de quatre cents kilomètres nous révèle une dualité en demi-teinte, entre nature immaculée et
complexes touristiques exubérants, véritables Luna Park de bord de mer. Difficile de comprendre le choix de la promiscuité des avenues de transats en plastique et du bruit, lorsque quelques
kilomètres plus loin la sérénité d’une nature sauvage envahit l’espace.
C’est dans l’un de ces lieux magiques qu’à quelques kilomètres de la frontière Turque, le froid et l’effort ont raison de la santé de Kristel. En remontant
son kayak, elle se coince le nerf sciatique. Marcher lui cause tant de douleurs qu’elle s’évanouit plusieurs fois. Elle devra ramper jusqu’à la tente avant de profiter de l’aide des pêcheurs qui
la transporteront chez un médecin du village. Cinq jours de repos forcés puis arrêt de l’expédition prescriront ces spécialistes attentifs. Elle pagayera de nouveau deux jours plus tard.
Progression imprudente mais nécessaire qui nous permettra de profiter plus tard d’une météo avantageuse…
Puis vient la Turquie. Nous y entrons illégalement n’ayant fait tamponner les passeports au poste frontière… à 70 kilomètres dans les terres ! Difficile
d’accès avec nos embarcations. Les gardes côtes zélés d’Igneada avancent deux solutions. Une procédurière : menottes aux poignées, geôle et reconduction à la frontière. Et une autre
bienveillante : retour avec les kayaks, courant et vent de face direction Bulgarie. De la folie !
Leur obstination n’aura pas raison de la nôtre. Nous ne les avons jamais vus, nous entrons en Turquie clandestinement.
La côte occidentale Turque de Mer Noire est très peu peuplée. Cent vingt kilomètres : quatre villages. Un problème pour le ravitaillement.
Il faut diminuer les rations d’eau à tel point que nous cuisons à l’eau de mer. Bien que le sel soit rétenteur, la sensation de soif est insoutenable et nous
vidons les dernières gouttes de nos thermos. Une pensée pour Bombard, ce naufragé volontaire.
Par chance nous arrivons à Kiyiköy, nous y resterons plusieurs jours, collés à la rive par la tempête. Nous ne sommes plus loin d’Istanbul mais le mois
d’Octobre déjà avancé s’accompagne du froid et nous ne sommes pas équipés.
Ce premier contact avec la population Turque nous apporte cependant du réconfort.
Les saveurs Orientales qui contrastent radicalement avec le monde slave trempent nos sens dans un genre nouveau. La prière du muezzin, les cafés engorgés
d’hommes jouant aux cartes autour du poêle en fonte, fumant et buvant le « çay » ou le café turc. Les routes servant de basse-cour et de pâturage aux volailles et aux bœufs gris.
L’obsessionnel portrait de Mustafa Kemal. La proximité des habitants. La force de la parole donnée. Les enfants du village qui nous accompagnent en silence et dans le respect. Les fauteuils
confortables des barbiers. Les odeurs de sardines grillées et de pain traditionnel. La musique. Le bayram qui fête la fin du Ramadan. Et cette mixité curieuse des visages, qui donne l’impression
qu’un Turc à autant d’atavisme avec un Irlandais qu’avec un Afghan - mélange singulier d’un pays à cheval sur deux continents.
Le 18 octobre, nous entrons dans le Bosphore. Il était temps ! Le froid, après avoir mordu les extrémités de nos corps a assiégé nos viscères. Nous
sommes affaiblis, amaigris et malade.
Après quarante cinq kilomètres de marmite entre super-containers, tankers, chalutiers, navettes, bateaux taxi, de plaisance et autres vecteurs de bains
bouillonnants, nous arrivons éreintés dans la Corne d’Or.
Marmara reflète la lune, le soleil descend sur les mosquées dans les lamentations du muezzin, les corps sont abîmés mais le moral intact. Hagards nos
souvenirs défilent derrière nos yeux humides, nos têtes se vident. Dernier sursaut, pour trouver à tâtons la police maritime, il est vingt trois heures, un agent nous fait asseoir dans le hall
devant une télévision. Chaîne francophone, pensant nous faire plaisir. D’autres s’afférent le temps de trouver une solution à notre régularisation.
A l’écran une journaliste commente avec le plus grand sérieux les histoires de couple du président français, nous croyons à une farce. La vitrine de ce
monde nous emplit d’amertume, et en nous la crainte de perdre sur le retour les secrets de ce précieux voyage.